Kosaburo, 1945 – critique

D4Y_Yoshinori_Yamaguchi_col

En lisant ce livre, je me suis rappelée de ce que m’a dit un jour un ami japonais: la tragédie de son peuple est celle d’avoir perdu son essence après la guerre ; un noyau de feu destructeur, certes, mais illuminant le cœur de la société japonaise. Je n’ai pu que mieux le comprendre après avoir lu ce petit bijou qu’est Kosaburo,1945 de Nicole Roland.

Ce livre retrace le destin de deux amants, Kosaburo et Mitsuko, qui s’engagent dans l’aviation japonaise en 1945 afin de mener à bien leur mission de kamikaze, qui est celle d’invoquer les dieux du vent, les typhons, afin de détruire l’ennemi américain.

C’est la poésie du texte qui m’a frappée, dès les premières phrases, où le narrateur évoque les ancêtres du petit Kosaburo, supposés venir hanter la maison familiale durant la pleine lune : « il ne fallait surtout pas regarder la lune, de peur d’être englouti dans son eau glacée ». Cette phrase introduit déjà tous les thèmes abordés dans l’œuvre, agissant en tant que préfiguration. Ici, la lune représente à la fois les cieux et la porte donnant au monde des morts, aux ancêtres. Et c’est justement dans ces cieux que le contact avec les flots se fait, car tout comme un envoyé du vent divin, c’est en atteignant la lune qu’on est « englouti dans son eau », avalé par le creux de la vague. L’aspect morbide de la chose est souligné par l’adjectif « glacé », préfigurant une mort entre ciel et mer, la fin du futur kamikaze.

Cependant, la description des sentiments est parfois un peu lourde, car trop explicite. Ce sont dans les moments de vague incertitude et de doute que le texte est fort, utilisant analepses et métaphores pour faire parvenir un éventail d’émotions contradictoires et déchirantes au lecteur.

C’est cette poésie légère, fortement inspirée de la pensée japonaise contemplative, qui porte cette œuvre. Le lecteur parvient, grâce à elle, à ressentir le déchirement éprouvé par Mistuko entre la légère facilité de la mort et la précieuse beauté de la vie. On est entraîné dans cette fascination morbide et les mots du Bushido, lus et relus comme des incantations, donnent chair à ce fanatisme basé sur l’honneur, le devoir, la discipline et l’abandon spirituels. C’est une œuvre qui rend hommage à cette « jeunesse fracassée, recueillie dans les plis du temps », qui nous rappelle cruellement le taux de suicide adolescent et le manque grandissant d’engagement politique, social et spirituel de la jeunesse d’aujourd’hui, du Japon ou d’ailleurs. Ce manque d’essence brûlante, pour reprendre les mots de cet ami.

Kosaburo, 1945 est une œuvre qui touche le cœur et l’enflamme de par son propos fort et dérangeant ainsi que sa brièveté. Chaque mot est fort et le livre ne souffre d’aucune longueur, transmettant cette soif ardente de vivre pour mourir avec gloire.

Mais derrière cet apparent éloge du sacrifice, ce qui me paraît encore plus important est la subtile condamnation des autorités militaires utilisant la jeunesse comme bouclier humain. Cette suspicion de Mitsuko devient certitude au moment de l’annonce de la capitulation du Japon par l’empereur, forcé de se révéler humain face à ses sujets. Ainsi se révèle la portée plus profonde de cette œuvre, qui est d’accuser les leaders fanatiques qui manipulent les jeunes masses afin de servir leurs visées politiques, sans jamais être prêts à réaliser le même sacrifice. Ces kamikazes se font distants échos du conflit israélo-palestinien, de la radicalisation non seulement de l’Islam mais de nos populations européennes face à un monde globalisé pris dans un tourbillon de progrès technologique infernal.

En conclusion, Kosaburo,1945 est un livre à lire, à relire. Car s’il y a un message derrière ce récit de kamikazes suicidaires, c’est que la vie est plus forte que la mort, telle le phénix de Kosaburo, renaissant de ses cendres.

Citations préférées :

  • Je pars vers une tombe solitaire, au-delà de la mer.
  • Nous avions vingt ans, nous avions mille ans et sur notre cœur palpitait l’éclat d’une armure invisible.
  • Vent divin. Soufflant sur les braises d’un people exsangue dont il espérait ranimer le courage.
  • Lui aussi aurait voulu courir dans la poussière dorée des chemins, s’emplir les poumons d’air léger, crier devant la beauté du monde, car n’était-ce pas une feuille de palmier qui faisait trembler la lumière devant lui?
  • La mort, perdre tout cela, la douceur de la nuit, la grâce d’un matin, la beauté du monde qui s’arrête pour toujours.
  • Ses mains fines qui, lorsqu’elle parlait, voletaient autour d’elle comme de précieux colibris.
Advertisements

One thought on “Kosaburo, 1945 – critique

Leave a Reply :) Any feedback is welcomed!

Please log in using one of these methods to post your comment:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s